Ces deux perspectives ne sont pas en contradiction, mais elles créent un champ de tension : dans quelle mesure la responsabilité de la santé de toute une population peut-elle être portée par les médecins ? Et à partir de quand cela affecte-til leur mission centrale de soigner les patients ?
C’est précisément à cette interface que s’inscrit l’engagement de la FMH. En tant qu’association professionnelle, nous représentons les intérêts du corps médical, mais nous contribuons aussi activement à la santé publique. Un des objectifs de la stratégie 2025 – 2028 de la FMH [1] est de mettre à profit l’expertise médicale au service de la santé publique, de créer et proposer des offres adéquates pour les membres, et de s’impliquer activement avant et pendant les crises sanitaires en assumant un rôle de coordination. La FMH est au coeur de ce champ de tension : elle veille à préserver les conditions de la pratique médicale, tout en renforçant la santé publique en l’inscrivant dans un contexte adéquat.
La pandémie de COVID-19 a mis cette interface en lumière. Alors que les mesures de santé publique telles que la réduction des contacts, les campagnes de vaccination ou les stratégies de dépistage étaient définies à l’échelle de la population, les médecins devaient simultanément expliquer les risques individuels, répondre aux inquiétudes et assurer la prise en charge clinique. Dans des délais très serrés, la FMH a traité et mis à disposition de ses membres les directives de la Confédération concernant les plans de protection dans les cabinets, le dépistage, la vaccination et les modalités de facturation. En prévision d’éventuelles pandémies, elle a également veillé à ce que les expériences acquises du point de vue médical soient mises à profit pour la révision du plan pandémie et la loi sur les épidémies.
Un objectif essentiel de la santé publique est de préserver la santé de l’ensemble de la population, ce qui confère un rôle central à la prévention tandis que le rôle des médecins en la matière n’est pas défini aussi clairement.
Les discussions actuelles mettent l’accent sur le rôle des médecins et des cabinets de premier recours. Si l’importance de la prévention fait consensus, toutes les mesures de prévention ne relèvent pas automatiquement du cabinet médical. Le débat actuel a été lancé par un article paru en janvier 2025 dans le British Medical Journal intitulé « Sacrificing patient care for prevention : distortion of the role of general practice » [2].
En résumé, les auteurs relèvent que des mesures de prévention sont mises en oeuvre dans les cabinets depuis les années 1960, mais que leur ampleur a considérablement augmenté, contribuant ainsi de manière significative à la surcharge de travail des médecins de premier recours dans les pays à revenu élevé [ibid.]. Ils postulent que les interventions dont l’utilité est limitée pour les personnes à faible risque, ainsi que certaines tâches de prévention primaire, devraient être retirées des cabinets médicaux. Cela permettrait aux médecins de premier recours de se concentrer sur les personnes malades et symptomatiques tout en travaillant de manière plus efficace et plus économique [ibid.].
Il convient de souligner que ces observations ont été formulées dans le contexte du système national de santé britannique (NHS), qui diffère en plusieurs points essentiels du nôtre. Mais malgré des conditions-cadres différentes, la question se pose également en Suisse : le corps médical devrait-il se concentrer davantage sur les risques que sur les symptômes, après avoir passé des siècles à se consacrer presque exclusivement aux personnes malades [3] ?
La Commission Santé publique de la FMH (voir encadré) s’est penchée sur cette question et en a discuté intensément lors de sa séance de l’été 2025. Un consensus s’est dégagé selon lequel la prévention déploie toute son efficacité lorsqu’elle fait partie intégrante de la prise en charge médicale, à l’inverse d’une mise en oeuvre fragmentée. Une conception holistique de la santé, incluant des approches salutogènes, considère la prévention comme un renforcement des ressources, et non comme une simple réduction des risques.
La relation de confiance entre l’équipe du cabinet et les patients est alors centrale. Pour que la prévention réussisse durablement, elle doit prendre en compte les motivations individuelles et offrir des solutions élaborées conjointement. Il est toutefois nécessaire de distinguer clairement les différents groupes cibles afin de pouvoir mettre en place une prévention à la fois efficace et efficiente. Les mesures de prévention au cabinet médical doivent se fonder exclusivement sur des preuves et s’adresser à des personnes présentant un risque clairement accru. Il n’est ni pertinent ni durable de les étendre à l’ensemble de la population, au sens de la prévention primaire. Cela risque d’alimenter une « industrie du check-up » produisant des prestations d’utilité discutable, menant à des examens inutiles, à des surdiagnostics et, partant, à des soins de faible valeur (Low-Value Care).
Ce qu’il faut, c’est une prévention indiquée, fondée sur les preuves, qui cible celles et ceux qui peuvent réellement en bénéficier.
La commission a convenu qu’une telle approche ciblée était la seule manière d’éviter la surmédicalisation et d’utiliser les ressources là où elles apportent le plus grand bénéfice. En matière de prévention, les interfaces sont souvent fluides, ce qui conduit à une dilution des responsabilités, et faute d’acteurs concernés, les personnes qui en auraient besoin ne bénéficient souvent d’aucun soutien. Une piste pourrait consister à parler de minimisation des risques, de renforcement des ressources et de mesures indiquées, plutôt que de promotion de la santé et de prévention primaire, secondaire ou tertiaire. Une telle approche permettrait de réduire les ambiguïtés, de clarifier les priorités et d’éviter de manière ciblée les soins de faible valeur. Un consensus a également émergé sur la nécessité de disposer de davantage de données probantes afin de définir avec précision les groupes cibles et de sélectionner les interventions adéquates, notamment dans les domaines où il existe des recommandations, mais peu de données précises.
Les discussions ont clairement montré que le concept de prévention en de premier recours doit continuer à être développé et consolidé afin d’être pérennisé. Parmi les propositions figuraient des incitatifs financiers et structurels, tels qu’une rémunération fondée sur les preuves ou un profil professionnel basé sur les tâches et compétences des différentes catégories professionnelles impliquées. Le préalable pour renforcer et ancrer de manière systématique la prévention consiste à repenser le modèle interprofessionnel en médecine de premier recours, en attribuant des responsabilités et des rôles clairement définis avec une tarification qui permet de couvrir les coûts.
Enfin, il est indispensable de délimiter les compétences : les médecins de premier recours auraient besoin d’une journée de 26,7 heures pour accomplir l’ensemble des tâches actuelles [2]. Le renforcement des compétences en santé, la promotion ciblée de la santé et la prévention primaire sont des conditions tout à fait élémentaires, mais elles ne peuvent pas venir s’ajouter à toute la charge que portent déjà les cabinets. Un cadre légal clair est nécessaire pour définir les responsabilités, garantir la sécurité de planification et ancrer durablement la santé publique. Ce n’est qu’en combinant des éléments juridiques, structurels et professionnels que la prévention pourra trouver sa juste place dans le système de santé et se déployer en faveur des personnes concernées au-delà du champ de tension évoqué en introduction.
La Commission Santé publique de la FMH est une commission consultative du Comité central. Elle favorise la collaboration thématique de la FMH avec les sociétés cantonales de médecine, les sociétés de discipline médicale, les autorités et les institutions publiques et privées. Elle est composée de la présidence de la FMH et des délégations des sociétés de médecine de premier recours (SSMIG, CMPR, mfe, pédiatrie suisse, SSGO), de psychiatrie et psychothérapie et de pédopsychiatrie (SSPP et SSPPEA), de la Société suisse des spécialistes en prévention et santé publique (SPHD) et des organisations faîtières (VEDAG, OMCT, SMSR). Un à deux sièges supplémentaires peuvent être attribués (selon les besoins) à d’autres sociétés ou institutions (p. ex. AMCS, JHaS, Young Internists, swimsa). Les régions linguistiques doivent être dûment représentées.
Julia Dratva
Prof. méd., membre de la Commission Santé publique, représentante de la SPHD
« La formation postgraduée de spécialiste SPHD permet d’exercer des activités liées à la santé publique, par exemple comme médecin cantonal, médecin scolaire ou au sein de services spécialisés de l’administration, de l’économie ou de la recherche. Les compétences et perspectives médicales sont essentielles à une santé publique holistique et complète. Au sein de la Commission Santé publique, les perspectives de la pratique, de la science et de la formation des différentes disciplines médicales sont réunies de manière constructive. »
Daniela Zeller-Simmerl
Dre méd., membre de la Commission Santé publique, représentante du VEDAG
« La santé publique ne peut se faire sans les médecins, mais elle ne peut pas non plus faire reposer sur eux toute la charge. L’engagement de la FMH en matière de santé publique, avec des offres concrètes comme PEPra, et plus largement l’optimisation des conditions-cadres, est essentiel pour intégrer de manière efficace et tournée vers l’avenir ces composantes dans la prise en charge. »