Florian Wenzl, quelle est aujourd’hui l’efficacité de la prise en charge médicale des infarctus ?
Le traitement de l’infarctus du myocarde est l’un des domaines dans lesquels la médecine a accompli des progrès majeurs. Ces dernières décennies ont vu d’importantes avancées en matière de prévention, de dépistage précoce et de prise en charge. Pour donner un ordre de grandeur : dans les années 1960, environ 30 % des patientes et patients victimes d’un infarctus décédaient en quelques jours dans les pays occidentaux ; aujourd’hui, ce taux se situe selon les pays entre 1 et 5 %.
Vous êtes spécialiste en analyse des données et intelligence artificielle appliquées à la cardiologie. Quel rôle jouent ces technologies dans la prise en charge de l’infarctus ?
Un rôle déterminant. La médecine moderne repose sur l’analyse de données cliniques. Dans le cas de l’infarctus, les recommandations thérapeutiques s’appuient sur de grandes études cliniques ; la pratique clinique et l’analyse des données sont ici étroitement liées. L’intelligence artificielle (IA) contribue à résoudre certaines questions de manière plus efficace. Par exemple, les guides de pratique indiquent qui doit bénéficier d’un cathétérisme cardiaque. Mais le délai optimal pour effectuer l’intervention n’est pas encore clairement établi pour les infarctus sans sus-décalage du segment ST (NSTEMI). C’est là que l’IA se révèle utile.
Concrètement, comment l’IA intervient- elle ?
Depuis environ 20 ans, on utilise le score GRACE (« Global Registry of Acute Coronary Events ») afin d’estimer différents risques de mortalité à partir de plusieurs paramètres, par exemple le risque de décéder durant l’hospitalisation ou dans l’année suivant l’infarctus. Parmi les variables figurent l’âge, la pression artérielle, ainsi que deux paramètres de laboratoire : la créatinine et la troponine. Le score GRACE est un outil largement reconnu pour attribuer de manière standardisée une catégorie de risque après un infarctus ; il est désormais utilisé dans le monde entier. Pour les patientes et patients NSTEMI classés dans la catégorie de risque la plus élevée, un cathétérisme précoce est recommandé.
Vous avez codirigé une équipe internationale qui a développé la version la plus récente, le GRACE 3.0. Qu’apporte-t-elle de nouveau ?
On savait depuis un certain temps que le score précédent ne reflétait pas toujours suffisamment la complexité des situations cliniques. Ainsi, le risque avait tendance à être sous-estimé chez les femmes. Nous avons donc utilisé pour la première fois l’IA afin d’améliorer le score et d’obtenir des prédictions plus précises. Pour ce faire, nous avons mené la plus vaste étude consacrée à ce jour à la prédiction du risque chez les patientes et patients NSTEMI, en analysant les données de plus de 600 000 personnes provenant de dix pays différents.
Quel en est le résultat ?
La version 3.0 prend désormais en compte, pour la première fois, le sexe biologique comme variable de risque. Les prédictions s’appuient sur de nouveaux modèles de risque basés sur l’IA, ce qui les rend globalement plus précises. L’ancien score, lui, se fondait sur des relations supposées linéaires pour certains facteurs ; ainsi, une fréquence cardiaque plus élevée était associée à un risque accru. Or nous savons aujourd’hui que certains liens ne sont pas purement linéaires. L’apprentissage automatique permet d’identifier et de prendre en compte ces effets complexes et non linéaires, ce que les analyses statistiques multivariées classiques ne permettent pas. Une autre nouveauté du score GRACE 3.0 : en plus des risques de mortalité et des catégories de risques associées, nous avons développé un modèle supplémentaire affichant une troisième valeur.
De quel type de modèle s’agit-il ?
Ce modèle prédit le bénéfice à long terme d’une intervention précoce. Il va au-delà de la prédiction du risque de mortalité et prend en compte l’impact du moment du traitement sur la morbidité, et donc sur la qualité de vie après un infarctus. L’estimation du bénéfice ne se limite ainsi plus aux effets moyens observés ou aux analyses de groupes : elle permet de prédire individuellement, pour une personne donnée, le bénéfice attendu d’une intervention précoce.
En quoi la stratification du risque diffère-t-elle entre le GRACE 3.0 et la version précédente ?
Le score est globalement plus précis grâce aux améliorations apportées, et il évalue désormais les femmes de manière plus fiable. Concrètement, entre 5 et 10 % se retrouvent dans une autre catégorie de risque avec le GRACE 3.0 par rapport à l’ancienne version. Cela peut être une catégorie plus élevée ou plus basse, mais chez les femmes, il s’agit plus souvent d’une catégorie plus élevée.
Dans quelle mesure le GRACE 3.0 est-il déjà utilisé en pratique clinique ?
Le nouveau score est de plus en plus utilisé en clinique. Cela se fait progressivement, car les sociétés de cardiologie révisent leurs directives à des dates différentes selon les pays, et c’est lors de ces révisions que le GRACE 3.0 est intégré comme nouveau standard. Récemment, par exemple, les sociétés nationales de cardiologie d’Australie et de Nouvelle- Zélande l’ont intégré dans leurs nouvelles directives. Pour que le score soit réellement utilisé dans la pratique hospitalière, l’idéal serait de l’intégrer dans les systèmes d’information hospitaliers afin qu’il soit calculé automatiquement.
Quelle est la suite des travaux de votre groupe de recherche ?
Nous travaillons actuellement à consolider davantage les performances du score grâce à des données supplémentaires. Par ailleurs, nous souhaitons étudier plus précisément des groupes de patientes et patients jusqu’ici peu représentés dans ce type d’études, par exemple les personnes atteintes de cancer. En raison de leurs particularités physiopathologiques, elles nécessitent des modèles de risque spécifiques.
Quel rôle pourrait jouer l’intelligence artificielle à l’avenir dans la prise en charge des infarctus ?
Le potentiel est immense, et l’essor de l’IA en médecine ne fait que commencer. La cardiologie est à l’avant-garde de son utilisation, car la forte prévalence des maladies cardiovasculaires génère d’importants volumes de données. Cela pourrait, à l’avenir, permettre de détecter encore plus tôt les infarctus et d’autres maladies, d’évaluer plus finement les bénéfices et risques des traitements et de choisir la stratégie thérapeutique la plus adaptée à chaque personne. Je vois un potentiel particulièrement important dans la prévention des infarctus.
Quelles applications concrètes sont envisageables ?
Les appareils connectés permettant le monitoring de l’activité cardiaque font partie des applications basées sur l’IA, tout comme les applications de motivation pour un mode de vie plus sain. L’IA est aussi extrêmement utile pour l’analyse de l’imagerie cardiaque, notamment du scanner et de l’IRM. Des systèmes basés sur l’IA sont également testés pour l’exécution de tâches motrices, par exemple pour le guidage des cathéters cardiaques. Je suis convaincu que l’utilisation de l’IA apportera de nouvelles améliorations majeures en matière de prévention, diagnostic et traitement.
Même si les maladies cardiovasculaires, en particulier les infarctus, comptent parmi les causes de décès les plus fréquentes dans le monde, la mortalité a diminué grâce à une meilleure prévention, un meilleur dépistage et une meilleure prise en charge. En Suisse, le nombre de décès dus aux maladies cardiovasculaires pour 100 000 habitantes et habitants est ainsi passé de 447 en 2000 à 218 en 2023. Le type d’infarctus a également changé. Sur la base des critères électrocardiographiques, on distingue le STEMI (infarctus avec sus-décalage du segment ST) et le NSTEMI (infarctus sans sus-décalage du segment ST). Au début des années 1990, le type NSTEMI représentait environ 15 % des cas, selon F. Wenzl ; aujourd’hui, il représente environ deux tiers. Le STEMI constitue la « forme la plus aiguë de l’infarctus aigu du myocarde », selon F. Wenzl. Ici, une intervention par cathéter est presque toujours immédiatement nécessaire. Par ailleurs, en raison de la baisse de mortalité, le nombre de personnes souffrant de séquelles chroniques augmente.
Wenzl FA, et al. Extension of the GRACE score for non-ST-elevation acute coronary syndrome : a development and validation study in ten countries. Lancet Digit Health. 2025 : 100907, doi : 10.1016/j.landig.2025.100907. Online ahead of print.
Florian A. Wenzl, Dr méd. univ., mène des recherches dans le domaine de la prédiction du risque cardiovasculaire et du traitement personnalisé des syndromes coronariens aigus à l’aide de l’IA et de nouveaux biomarqueurs. Il fait également partie des équipes de recherche du National Health Service au Royaume-Uni et de l’Institut Karolinska en Suède. Il est membre du comité de cardiologie numérique et d’IA de l’European Society of Cardiology (ESC) ainsi que du comité de pilotage du Registre national suisse des infarctus du myocarde.