FMH, organisation professionnelle
 
Bulletin des médecins Suisses (bms)
Edition 03 médications électroniques

Clarifier les processus sans attendre

Les plans de médication et les ordonnances électroniques seront bientôt une réalité. Une enquête nationale et un atelier de cocréation montrent toutefois que leur succès ne repose pas uniquement sur les outils, mais sur des standards contraignants, des processus clairs et une véritable collaboration interprofessionnelle.
Sven Streit

Sven Streit
Prof. Dr méd. Dr phil., Institut de médecine de famille (BIHAM), Université de Berne

Renata Luethold

Renata Lüthold
Dre phil., Institut de médecine de famille (BIHAM), Université de Berne

La sécurité médicamenteuse est l’un des principaux défis dans la prise en charge des patientes et patients âgés présentant des polymorbidités. Chez ces patients, la polypharmacie est particulièrement fréquente, avec des changements de médication tout au long de chaînes de soins complexes et des informations importantes souvent fragmentées. Les plans de médication électroniques, les ordonnances électroniques et l’aide à la décision numérique sont depuis longtemps envisagés comme une solution. Or la pratique montre que la numérisation à elle seule ne suffit pas.

Dans ce contexte, le Smarter Medication Review Network, soutenu par le Fonds national suisse, a mené à l’été 2025 une enquête nationale auprès des acteurs concernés et organisé, en novembre 2025, un atelier de cocréation avec des fournisseurs de prestations, des développeurs de logiciels, des autorités politiques et plusieurs autres acteurs.

L’objectif n’était pas de concevoir un nouvel outil, mais de comprendre ce qui est concrètement nécessaire pour que les analyses de médication électroniques puissent être mises en oeuvre efficacement en Suisse.

Avancée insuffisante malgré des attentes élevées

Les réponses à l’enquête dressent un tableau clair : un grand nombre de professionnels de santé jugent insuffisante la situation actuelle en matière de numérisation dans le domaine des médicaments. Les ordonnances et les plans de médication électroniques existent, mais ne sont souvent que partiellement intégrés dans la pratique quotidienne. Il manque notamment des interfaces interopérables, une base de données cohérente et une intégration transparente dans les systèmes primaires des cabinets médicaux, des hôpitaux, des pharmacies et des autres structures de soins.

Ce constat vient confirmer les expériences issues de la recherche clinique. Des études sur l’analyse structurée de la médication montrent en effet que l’aide à la décision numérique peut améliorer la qualité des prescriptions [1,2]. En parallèle, il apparaît clairement que le temps nécessaire, la qualité des données et le manque de clarté des processus limitent la mise en oeuvre. Or les outils numériques ne déploient leurs avantages que si les processus sur lesquels ils reposent fonctionnent.

Les personnes interrogées ont cité les problèmes techniques et le manque d’interopérabilité (78 %) comme les principaux obstacles aux analyses de médication et aux ordonnances électroniques, suivis par les questions de financement (50 %). Parmi les autres obstacles fréquemment cités figurent le manque de formation, les préoccupations en matière de protection des données et les résistances au quotidien. Ces résultats montrent clairement que le défi réside moins dans le manque de volonté de passer au numérique que dans les conditions structurelles.

Workshop

Discussion de groupe sur 6 thèmes liés aux processus de médication électronique

Des priorités claires

La question de savoir ce qui est nécessaire pour une mise en oeuvre réussie de la numérisation dans le domaine des médicaments fait l’objet d’un consensus qui mérite d’être souligné. Les standards nationaux et une infrastructure interopérable ont été jugés essentiels par 68 % des participantes et participants. La nécessité d’une meilleure intégration technique dans les systèmes existants des cabinets médicaux, des hôpitaux et des pharmacies a été mentionnée tout aussi souvent.

Les commentaires qualitatifs issus de l’enquête et les discussions menées lors de l’atelier qui a suivi peuvent être résumés en six domaines d’action centraux, présentés dans la figure 1.

Collaboration interprofessionnelle primordiale

L’un des messages les plus clairs concerne l’interprofessionnalité. Les médecins (95 %), les pharmaciens (83 %), le personnel soignant et les informaticiens ont été identifiés comme les principaux acteurs d’une mise en oeuvre réussie. Les participantes et participants ne considèrent pas l’analyse de médication comme une activité médicale isolée, mais comme un processus commun avec des responsabilités et des rôles clairement définis. L’accent a été mis en particulier sur la nécessité de renforcer de manière ciblée les fonctions de coordination et d’attribuer les tâches là où elles peuvent être accomplies de manière professionnelle et efficace. Cette approche est conforme à la littérature, qui montre que les analyses interprofessionnelles de médication sont associées à une amélioration de l’adéquation du traitement médicamenteux [3].

graphique

Quels sont les facteurs d’une implémentation réussie des analyses de médication électroniques?

Base commune de médicaments

Un autre point important concerne la base technique. Les acteurs réclament une infrastructure ouverte permettant à tous les systèmes primaires concernés de lire et d’écrire des données. Une liste de médication centralisée et actualisée, pouvant être mise à jour par tous les professionnels de santé impliqués dans le traitement, est mentionnée comme condition essentielle. Cette liste, appelée « Master Medication List », doit non seulement refléter la médication actuelle, mais également contenir d’autres informations pertinentes telles que les diagnostics, les allergies ou les objectifs thérapeutiques. Sans cela, toute aide à la décision reste inévitablement incomplète.

Droit, gouvernance et financement

Outre la technologie et les processus, les aspects juridiques et organisationnels ont également fait l’objet de discussions approfondies. Les participantes et participants ont souligné l’importance de disposer de lignes directrices juridiques claires, notamment en matière de responsabilité et d’obligations. Dans le même temps, il a été souligné à plusieurs reprises que les analyses de médication prennent du temps et doivent donc être rémunérées en conséquence. De nouveaux tarifs, par exemple pour les prestations déléguées à des professionnels de santé qualifiés, ainsi qu’une réduction des coûts informatiques pour les utilisatrices et utilisateurs ont été cités comme des conditions essentielles.

Convivialité et facilité d’utilisation

Enfin, la convivialité a été citée comme un facteur de succès essentiel. Les systèmes doivent être simples, clairs et s’intégrer avec transparence dans les processus de travail existants. Les solutions numériques qui génèrent une charge administrative supplémentaire ou fonctionnent en parallèle des processus existants ne s’implémentent pas de manière pérenne au quotidien.

Agir sans attendre

Les développements politiques confèrent à ces conclusions un caractère d’urgence supplémentaire. La révision en cours de la loi sur les produits thérapeutiques et la perspective d’une obligation pour les ordonnances et les plans de médication électroniques permettent d’esquisser un cadre clair. Cependant, la manière dont ce cadre sera mis en oeuvre sera déterminante. Les résultats de l’enquête et de l’atelier envoient un message clair : nous ne devons pas attendre la « numérisation parfaite », mais exiger dès maintenant des standards, participer activement à l’interprofessionnalité et, en tant que fournisseurs de prestations, définir ensemble les processus qui permettent d’assurer la sécurité médicamenteuse. Les outils numériques peuvent soutenir ces processus, mais ils ne peuvent pas les remplacer.

Remerciements et perspectives

Nous remercions chaleureusement tous les acteurs qui ont participé à l’enquête et à l’atelier de cocréation. Leurs expériences, leurs analyses et leurs propositions concrètes constituent la base d’une approche consensuelle qui s’inscrit dans la pratique. Nous remercions également le Fonds national suisse pour son soutien à ce réseau de mise en oeuvre et pour la possibilité d’associer systématiquement recherche, terrain et politique. La sécurité médicamenteuse incombe à tous les acteurs. Si nous nous y attelons ensemble dès maintenant, la médication électronique pourra passer du stade de promesse à celui de pratique courante.

Correspondance

[email protected]

Littérature

  1. Jungo KT, et al. A mixed methods analysis of the medication review intervention centered around the use of the ‹ Systematic Tool to Reduce Inappropriate Prescribing › Assistant (STRIPA) in Swiss primary care practices. BMC Health Serv Res. 2024 Mar ; 24(1) : 350
  2. Jungo KT, et al. Optimising prescribing in older adults with multimorbidity and polypharmacy in primary care (OPTICA) : cluster randomised clinical trial. BMJ. 2023 ; 381
  3. Sadeq A, et al. Interprofessional Interventions Involving Pharmacists and Targeting the Medicines Management Process Provided to Older People Residing in Nursing Homes : A Systematic Review and Meta-Analysis of Randomised Controlled Trials. Drugs Aging. 2022 Oct ; 39(10) : 773-94